Je ne lis pas toujours un livre jusqu’au bout. Si je n’ai rien annoté dans la marge des 50 premières pages, signe d’un désintérêt fatal, il finira dans le bac de recyclage. Je le lirai en entier si le style de l’auteur me plaît ou si l’histoire est bonne. Station Eleven d’Emily St. John Mandel, paru en 2016 en français, un roman que m’a prêté mon écrivain de fils avant de le lire lui-même, fait partie de la seconde catégorie.
C’est l’histoire, comprends-tu, après la disparition des dinosaures, de l’effondrement de notre civilisation alors qu’une pandémie foudroyante, genre COVID à la puissance un milliard, ait décimé la presque totalité de la population mondiale; en deux petites semaines; le temps que durent les vacances de la construction. Destins croisés, avant et après la pandémie, de personnes qui meurent et d’autres qui survivent, parmi lesquelles un acteur renommé, deux de ses trois ex-épouses, son fils, son meilleur ami, un paparazzi, un prophète et une troupe de théâtre et de musiciens ambulante.
En voici des extraits.
(Première annotation de l’auteure expliquant l’annihilation de 99 % de la population mondiale)
« Ce qui a été perdu lors du cataclysme : presque tout, presque tous. »
(Avant la pandémie, le grand acteur, Arthur Leander, quand il tombe amoureux de Miranda qui deviendra sa première femme)
« Elle entre dans le restaurant en même temps qu’une rafale d’air froid, janvier s’accrochant à ses cheveux et à son manteau. »
(Arthur dînant avec Élizabeth dont il tombe amoureux, qui deviendra sa deuxième femme et lui donnera un fils)
« Sa main rampe vers le poignet d’Élizabeth, s’y attarde un instant, puis il lui ressert du vin. »
(Miranda, jeune femme divorcée)
« Miranda, divorcée à l’âge de vingt-sept ans, préparant un diplôme de commerce, dépensant sa pension alimentaire en toilettes coûteuses et en consultations avec des stylistes parce qu’elle a fini par comprendre que les vêtements sont une armure. »
(Les années après la pandémie, une trentaine d’acteurs et de musiciens, connus sous le nom de Symphonie itinérante, parcourent les routes à pied et à cheval pour offrir des pièces de Shakespeare et de la musique classique à de petites communautés de survivants dans la région des Grands Lacs, frontière entre le Canada et les États-Unis).
« Certains dormaient à tour de rôle dans les caravanes en mouvement, d’autres marchaient sans répit jusqu’à ce que leurs pensées se consument l’une après l’autre, telles des étoiles mourantes, et qu’ils sombrent dans un état de fugue dissociative : rien d’autre n’importait ou n’existait que ces arbres, cette route, le rythme des pas et celui des sabots en contrepointe, le clair de lune qui se muait en ténèbres puis en matin d’été. »
« En cette nouvelle ère, les dates exactes entraient rarement en ligne de compte, et il fallait une certaine dose de persévérance pour garder la notion du temps. »
(Jeevan, paparazzi, après avoir quitté à pied la ville de Toronto où il n’y a plus que des cadavres)
« Quelques jours plus tard, par une matinée limpide, il vit Toronto de l’autre côté du lac fantomatique (lac Ontario) à l’horizon. Une mince flèche bleue qui perçait le ciel, une cité de verre. À cette distance, on aurait dit une image de conte de fées. »
(Kirsten, 8 ans, figurante dans la pièce Le roi Lear que jouait Arthur Leander au moment de son décès et du déclenchement de la pandémie.
« Elle était très blonde, le genre d’enfant qui paraît presque incandescente sous un certain éclairage. »
(Des années plus tard, Kirsten cherche à se souvenir de la vie d’avant en feuilletant de vieux magazines)
« Tu entres dans une pièce, tu actionnes un interrupteur et la lumière s’allume. Tu déposes tes ordures dans des sacs au bord du trottoir, et un camion les ramasse pour les transporter dans un endroit invisible. Quand tu es en danger, tu appelles la police. L’eau chaude coule des robinets. En soulevant un combiné ou en appuyant sur les touches d’un téléphone, tu peux parler à qui tu veux. Toutes les informations du monde sont disponibles sur internet. Et internet est partout autour de toi, il flotte dans l’air comme du pollen porté par une brise d’été. Il y a ce qu’on appelle de l’argent, des bouts de papier qu’on peut échanger contre n’importe quoi : maisons, voiliers, soins médicaux. Il y a des dentistes. »
(Mort de Miranda, première femme d’Arthur restée proche de lui)
« Dehors, l’air était lourd, immobile. Une lueur verdâtre à l’horizon, ébauche du lever du soleil. Impression de se mouvoir au ralenti, comme si elle marchait sous l’eau ou dans un rêve. »
(Réflexion de Clark, le meilleur ami d’Arthur, après l’atterrissage, en pleine pandémie, d’un avion sur le site d’un aéroport où sont rassemblés trois cents rescapés; le pilote refusera d’ouvrir les portes par crainte de propager le virus)
« L’avion restait hermétiquement fermé, parce qu’ouvrir la porte serait un cauchemar que personne ne voulait imaginer, parce qu’on ne savait pas si un mort pouvait transmettre le virus, parce que cette carlingue était un mausolée qui en valait bien un autre. »
(Autres réflexions de Clark)
« L’âge de la pollution lumineuse était arrivé à son terme. Cette brillance inhabituelle signifiait que le réseau électrique lâchait, que l’obscurité envahissait la Terre. »
« Vers la fin de sa deuxième décennie à l’aéroport, Clark se prit à réfléchir à la chance qu’il avait eue. Non seulement de survivre, ce qui était déjà extraordinaire en soi, mais d’avoir assisté à la fin d’un monde et au début d’un autre. »
(Au fil des années, Clark, rendu vieux, devient directeur du musée de l’aéroport. Il voue sa vie à la mémoire de la civilisation disparue en rassemblant des artefacts comme des iPhones, des ordinateurs portables, des bandes dessinées et explique à quoi ils servaient aux visiteurs)
« En l’An Quinze, les gens venaient au musée pour regarder le passé. »
« Il lui arrivait de plus en plus souvent de s’assoupir sans avertissement, et cela lui procurait une troublante impression de répétition générale. On commence par s’endormir pendant de brèves périodes, puis pendant des périodes plus longues, puis pour toujours. »
(Un soir, Clark invite Kirsten à regarder dans un télescope)
« Au loin, de minuscules points lumineux disposés en quadrillage, parfaitement visibles sur le flanc d’une colline, à quelques kilomètres de distance : une ville ou un village, dont les rues étaient éclairées à l’électricité. »
(Les deux pensent : est-ce la lumière au bout du tunnel?)
« S’il existe de nouveau des villes aux rues éclairées, s’il existe des symphonies et des journaux, quelles autres surprises peut receler ce monde qui s’éveille. »
Quelques bons côtés de cette annihilation. Plus personne n’est en mesure de se servir des armes atomiques. Il reste encore quelques fusils mais presque plus de munitions. La végétation a poussé, surtout les pissenlits et les marguerites, mes fleurs préférées. Les animaux ont prospéré. Les cerfs, en particulier, très nombreux et chassés à l’arc, forment la base de l’alimentation des rescapés qui semblent peu enclins à manger des légumes. Au milieu de toute cette désolation, les humains ayant survécu à l’apocalypse retrouvent leur humanité par le théâtre shakespearien et la musique classique. Terminé le heavy métal. Le prophète, qui n’est autre que Tyler Leander, le fils d’Arthur devenu adulte, est éliminé et, avec lui, ses fanatiques néo religieux. En somme, un roman postapocalyptique qui finit bien. Car il semble que notre civilisation, renouant avec ses valeurs de partage et de solidarité, est suffisamment forte pour renaître de ses cendres. Et à se passer d’internet et d’Amazon. Mais pour combien de siècles?
